Des Français se sont précipités dans les librairies pour acheter le roman d’Albert Camus «La Peste», écrit en 1947.

La littérature continue d’être prise au sérieux, on y cherche des explications ou un réconfort. Comment ce roman va-t-il éclairer les lecteurs très informés mais pas rassurés?

Je suis impressionné par la mobilisation du Maroc dans la lutte contre le Coronavirus. Alors qu’il n’y a eu jusqu’à présent que très peu de cas d’infection, lesquels sont arrivés de l’étranger, tout a été mis en branle pour fermer les portes et fenêtres face à ce «truc» invisible à l’œil nu et qui vient de bloquer une part non négligeable de l’économie mondiale. Une partie de l’Italie est fermée. Plus de 15 millions de citoyens sont censés rester chez eux afin d’empêcher la propagation du virus.

Normalement, le tourisme en direction de notre pays ne devrait pas souffrir de ce drame qui secoue le monde. Malheureusement, il règne en ce moment une peur, en train de devenir une psychose générale, empêchant le déroulement normal de la vie. En France par exemple, la grippe tue chaque année des centaines de personnes. Mais le Coronavirus, du fait qu’il est nouveau et sans vaccin, même s’il peut être moins dangereux que la grippe, a mis la planète sens dessus dessous et tout le monde ne parle que de cette épidémie.

DE «LA PESTE» AU CORONAVIRUS (TAHAR BEN JELLOUN) 1

La maladie arrive et s’en va comme elle est arrivée, laissant un message aux humains consistant à leur rappeler que l’homme est porteur de quelque chose qui ressemble à ce bacille, le mal, lequel, ne sera «jamais totalement terrassé».

Bernard Pivot a publié un tweet où il fait remarquer que «le Coronavirus est anticapitaliste (chute de la Bourse), il aime l’or (+8%), c’est un écolo (moins d’avions dans le ciel), c’est un misanthrope (il déteste que les gens se parlent), c’est un puritain (il empêche les gens de se toucher)».

L’humour est nécessaire quand la peur exagère et se répand de manière explosive. Certes, le virus est en train de bouleverser l’ordre mondial et donne à la mondialisation son aspect dramatique.

Le monde a de tout temps connu des épidémies aux conséquences autrement plus tragiques que celles que nous connaissons aujourd’hui. La peste a tué des millions de personnes. La grippe espagnole, qui a sévi de 1918 à 1919, a fait 50 millions de morts à travers la planète. Le Coronavirus, méchant, mais qui n’a rien à voir avec les autres pandémies, tue 2% des personnes contaminées. Cela n’a pas empêché le développement d’une peur générale au sein de toutes les populations.

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Il n’épargne presque aucun Etat. On ne comprend pas pourquoi, et comment, l’Italie a pu être frappée si durement en quelques jours. Le tourisme? L’insouciance? Un journaliste italien, correspondant à Paris, a avancé l’idée que ce pays a la population la plus vieille d’Europe, sachant que le Coronavirus s’attaque en priorité aux personnes âgées. Cette explication n’est pas convaincante. Si l’Italie se trouve dans cet état déplorable, c’est plus une question de hasard et aussi à cause de ses rapports fréquents et importants avec l’industrie chinoise.

DE «LA PESTE» AU CORONAVIRUS (TAHAR BEN JELLOUN) 2
Albert Camus- La Peste

Curieusement, des Français se sont précipités dans les librairies pour acheter le roman d’Albert Camus «La Peste», écrit en 1947. La littérature continue d’être prise au sérieux, on y cherche des explications ou un réconfort. Comment ce roman va-t-il éclairer les lecteurs très informés mais pas rassurés ? Pourtant le bacille de la peste est différent du Coronavirus, né d’animaux sauvages mangés par des Chinois.

Je n’oublierai jamais la première fois que j’ai lu ce livre. Bouleversé, j’ai tout de suite cherché la «peste» dans le monde où je vivais à l’époque.

Cela se passe à Oran en 1940. Des rats par milliers viennent mourir dans cette ville. Ils portent en eux le bacille de la peste, un mal incurable en ces temps-là. Voilà que les habitants meurent par quantité. Le Dr Rieux (le porte-parole de l’auteur) lutte comme il peut contre cette tragédie. Il l’attribue à l’absurdité de la vie.

La maladie arrive et s’en va comme elle est arrivée, laissant un message aux humains consistant à leur rappeler que l’homme est porteur de quelque chose qui ressemble à ce bacille, le mal, lequel, ne sera «jamais totalement terrassé».

Pour Camus, la peste de l’époque c’est le nazisme (qu’on appellera ensuite «la peste brune»). La résistance contre ce mal absolu n’est pas totale. Il y a des collaborateurs, des hommes cyniques et opportunistes, comme Cottard qui profite de la situation pour organiser le marché noir, il y a le prêtre, le père Paneloux, qui, comme nous le constatons aujourd’hui, pense que cette épidémie est une «punition divine», un châtiment envoyé par Dieu pour frapper ceux qui s’éloignent de sa route.

Cela se passe à Oran en 1940. Des rats par milliers viennent mourir dans cette ville. Ils portent en eux le bacille de la peste, un mal incurable en ces temps-là. Voilà que les habitants meurent par quantité. Le Dr Rieux (le porte-parole de l’auteur) lutte comme il peut contre cette tragédie. Il l’attribue à l’absurdité de la vie.

Le «complotisme» est devenu l’explication systématique à ce qu’il se passe dans le monde. J’ai entendu que ce seraient « les services secrets américains» qui auraient envoyé ce virus infecter la Chine afin de paralyser son économie. Absurde!

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Quelques jours après, on apprend que des Américains ont été contaminés. Pendant ce temps-là, Trump affirme à la télévision que «l’Amérique va détruire ce virus». Elle n’a rien détruit du tout.

Le roman d’Albert Camus reste contemporain à condition de le lire comme une métaphore multiple de la précarité de la condition humaine. L’agonie puis la mort d’un enfant (le fils du juge Othon), atteint par le bacille de la peste, fait dire à Camus, ou plus exactement au Dr Rieux, «je refuserai jusqu’à la mort d’aimer cette création où des enfants sont torturés». Aujourd’hui des images d’enfants frappés dans la province d’Iblid, en Syrie, par des bombes syriennes et russes nous parviennent tous les soirs sur nos écrans et nous sommes désemparés, comme le Dr Rieux face à la tragédie oranaise.

Le Coronavirus –invisible à l’œil nu– est en train de frapper sans distinction des personnes valides et d’autres fragiles. L’économie est aussi attaquée. Les tenants du racisme sont confrontés à un mal leur rappelant que la couleur de peau n’est pas un élément d’une hiérarchie sociale.

Quant aux politiques, il ne savent comment se comporter face au danger invisible qui se propage allègrement, comme si l’homme, qui a tant maltraité la planète, était invincible. Je ne rejoins pas le père Paneloux, mais force est de constater que de temps en temps, la nature et l’absurde s’allient pour se venger de l’homme en le réduisant à peu de chose, un corps dont les poumons sont rongés de l’intérieur entraînant une mort par asphyxie.

Par Tahar Ben Jelloun

Écrivain et poète marocain, Tahar Ben Jelloun est l’auteur francophone le plus traduit au monde. Il a obtenu le Prix Goncourt en 1987, pour son roman “La Nuit Sacrée”.